Mahamaya
Recherche du Lointain
dernier rempart de la fée Mélusine,
ivresse de l’Ineffable
dernier barrage
de la grande Enchanteresse.
Soupir vers l’Ultime,
dernier obstacle
de l’Illusion.
Le temps se lasse,
la distance s’estompe
la transparence
d’un éclat de rire
enfantin.
Le lézard sursaute
à l’approche furtive
d’une libellule.
Les canons grondent:
un soldat tombe
dans l’herbe rouge.
L’étoile du soir
est dans ma main.

Clapotis des vagues,
une barque ronronne
vers le port si proche.
Clapotis des vagues,
un pêcheur crie,
un goéland fait l’écho.
Clapotis des vagues,
une fillette appelle
sa chèvre hésitante.
Clapotis des vagues,
le vent se calme.
Le silence engloutit
le paysage.
Bric à brac mental
qui se renouvelle
Ici, je ne sais où
nuage dans le ciel
sans fond.
Morcelés en innombrables
marionnettes,
envies, sensations
mémoires, histoires
qui nagent
sur l’horizon incertain
d’une respiration.
Gouttes de pluie
inondent ces pensées
volages.
Un rayon de lune
les fait briller un instant.
Elles s’évaporent
aux premiers rayons
du soleil levant.

La machine du temps
écrase les fantômes
des personnages,
scènes familiales,
naufrages,
rencontres fugaces.
Ils disparaissent
ici pour renaître
ailleurs, autrement.
Où est l’ici?
Où est l’ailleurs?
Nul ne sait.
L’abeille butine
la fleur dès que
la pluie s’arrête.
J’attends toujours
quelque chose qui m’exalte
pour chasser ce manque
inconnu.
L’instant futur sera-t-il meilleur?
Dès que je le touche,
voilà un cadavre.
La voile glisse
sur l'eau
la vie glisse
sur le miroir
de l’Inconnu.
La voile se reflète
en mille mouchoirs blancs
qui se balancent infatigables
au vent du large.
La vie se morcelle
en papillons colorés,
êtres éphémères
qui s’envolent...

Combien de fois le soir
je m’interroge sur mon être.
Que suis-je? Une idée?
Délire d’une imagination fertile?
Non, impossible.
Une impression fugitive
figée dans le rocher du souvenir?
Où suis-je?
Où est l’arbre?
Où est le champ?
Le mot traverse le vide,
l’essence des choses n’est pas.
Fantômes qui glissent dans ma tête
et prennent corps
sur l’écran du monde.

Mémoire douloureuse
ancienne, surgit
tel un spectre
familier, indésirable.
Elle s’accroche
à mon souffle
met les pensées en tourbillon,
me dévore.
Le lac calme
de mon âme entière
l’embrasse, l’engloutit.
Un goéland sort
d’un nuage pourpre
et plonge dans le ciel.

La fête est finie
dans le port lacustre.
Les bateaux dorment
alignés, sages.
Le reflet des mâts
immobile dans l’eau verte.
Le silence rompu
par l’appel d’une cloche.
La barque d’un pêcheur
glisse telle danseuse
sur la scène mouvante
du miroir d’eau.
Le bruit des rames
rythme sa danse.
Un poisson attrape
un moucheron au passage.
Le tableau qui surgit
dans mon regard
et mon écoute,
c’est mon souffle
qui l’anime:
la trace du vol d’une mouette
dans l’infini du ciel.

Ce corps une fleur:
elle se détache de l'arbre
que je suis de tout temps.
La peur, la tristesse,
des feuilles qui s'envolent
avec le vent du souvenir.
La joie, la colère,
des brindilles qui tombent
sur le brasier de l'oubli.
Un parfum d'encens
monte de l'église byzantine
à fleur d'eau.
Il se mêle au bruit des vagues,
au son de clochette
d'une brebis au pâturage
dans le maquis d'une île
surgie de la mer.
La fleur du corps libre
s'envole et plonge
dans l'eau calme
aux reflets d'or et de jade.
Les feuilles, les brindilles
flottent en surface
au gré du souffle du soir.

Nous sommes des figurants
dans le grand film de l'Eternel.
J'ai laissé ce figurant-ci
dans la sacristie de la Demeure
et doucement
j'ai pénétré le sanctuaire
de l'Être et du Non-être.
Doucement la Source
inimaginable et secrète
a liquidé le reste
des contours percevables.
Les gens voient une momie
dans l'Antichambre du Palais,
lui rendent hommage, l'insultent.
L'Espace bouillonnant du Réel
remplit la scène à leur insu:
ils ne voient que leur reflet
dans un masque vide,
arlequin triste ou coquin,
rien d'autre.

Où ont disparu les heures d'été,
les heures sombres ou gaies
que l'horloge du clocher sonne?
Où ont disparu les heures d'hiver
les heures des nouvels ans, des Noëls?
Le temps les a-t-il dévorées?
Où ont disparu les heures d'été
les heures du soir, de l'aube?
Dans le blé qui mûrit, la fleur qui fane,
l'arbre centenaire, le pli d'une ride.
Ils sont là a présent, et cachent
les heures dans leur semblant:
insouciants des heures perdues
qui se fondent dans l'instant.

L'espace et l'univers
mariage éternel:
à jamais inséparables,
leur grand amour
ils le vivent à notre insu.
